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Les Films

Femmes cinéastes

Leïla Khouiel
Auteur : Leïla Khouiel

Publié le 15 mars 2022

Claire Sauvage, cinéaste des instants familiaux

Mariages, baptêmes, premiers pas des enfants, vacances au ski… Autodidacte, Claire Sauvage n’a eu de cesse de filmer les instants les plus précieux de sa famille au cours des années 1950. Des films en 9,5 mm qui montrent aussi des paysages et des événements de la ville de Saint-Valery-sur-Somme. La fille aînée de Claire Sauvage, Monique, se remémore les dimanche après-midi pluvieux, moments privilégiés où toute la famille était réunie lors des projections des films de la cinéaste.

 

Leïla Khouiel : Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

 

Monique Sauvage (MS) : Je suis la fille aînée de Claire Sauvage, qui a eu 5 enfants. Avec mes frères et sœurs, on adorait regarder ses films quand on était enfant. On les a regardés encore après, aussi longtemps que possible mais c’est vrai que les archives commençaient à dormir. C’est pourquoi j’ai été ravie d’apprendre que le travail d’Archipop permettait de valoriser les archives, de les faire circuler plus facilement – grâce à la numérisation – et à d’autres, des choses qui pourraient intéresser le plus grand nombre.

 

Pouvez-vous me décrire le genre de femme qu’est votre mère, sa personnalité et son caractère ? 

 

MS : Elle s’est mariée très jeune. Elle n’avait pas encore 20 ans. Elle avait rencontré mon père alors qu’ils étaient l’un et l’autre réfugiés à Cholet pendant la guerre. Elle est arrivée à Saint-Valery-sur-Somme dans une maison qui avait été occupée par les Allemands pendant la guerre. Ils en avaient fait une petite commanderie. Ma mère est originaire de Boulogne-sur-mer. Son mari était notaire. Lui aussi a dû tout reconstruire après la guerre. Elle a eu assez vite deux enfants, mon frère aîné et moi, nés en 46 et 48. Et ensuite, ils ont eu trois autres enfants : deux filles et un fils. Mes parents se sont très vite liés d’amitié avec Anne Bon, qui tournait elle aussi des films, et Henri Grognet, le photographe du village, très bon opérateur de films et très bon caméraman. 

 

Pour quelles raisons votre mère a commencé à tourner des films ?

 

MS : Je pense que c’est Henri Grognet qui la convainc d’acheter une caméra Erscam pour tourner des films 9,5 mm, ainsi qu’un projecteur de la même marque. C’est un format de pellicule cinématographique lancé en 1922. Grognet a aidé ma mère et Anne Bon en leur fournissant le matériel et quelques conseils. Ma mère réalise ainsi un ensemble de films en 9,5 mm au cours des années 1950. Sa première expérience remonte à 1951 pour filmer ses enfants. Les films étaient tournés à l’occasion de vie de famille et pour le cercle familial. Elle aimait filmer ses enfants et des événements. Les films étaient muets, non montés. Elle ne filme plus depuis les années 1960 à la fin de la commercialisation du film 9,5 mm. 

 

La famille est le sujet principal de ces archives. Une vie familiale très riche en événements, entre mariages, baptêmes, vacances et même… les premiers pas de Fabienne ! Comment viviez-vous la présence de la caméra avec vos frères et sœurs ?

 

MS : On avait l’habitude. On n’était pas étonnés. On regardait maman nous filmer pendant qu’on jouait. On voit sur certains films un cousin imiter ma mère en train de tourner avec sa caméra. Pour nous, c’était un geste naturel de voir maman arriver avec la caméra à l’œil. Donc souvent, on se tournait vers elle quand on s’en apercevait. (…) Je crois que quelques fois, il y a un peu de narcissisme dans tout ça, c’est-à-dire qu’on est fasciné de se voir enfant. Ce n’est pas forcément du narcissisme d’ailleurs mais on découvre des comportements. On se refabrique des souvenirs grâce à des images qui portent une petite trace de choses plus importantes qu’on a pu vivre. Et donc, sur la construction personnelle, c’est indéniable que pour chacun d’entre nous, d’une façon différente, ces films jouent un rôle. Un rôle important. C’est une trace que n’apportent pas forcément les photos toutes seules. Quand on voit deux d’entre nous jouer ensemble, on voit tout de suite la relation qu’il y a dans un jeu. Ce sont des choses qui apportent beaucoup d’enseignements. Dans certains films, ma mère a filmé pendant des heures, des petits moutons ou des canards. Des choses qu’elle trouvait belles. Elle se figurait documentariste, ou je ne sais pas quoi, mais qui n’a aucune valeur historique. Les petits moutons sont bouffés depuis longtemps et ils pourrait faire les mêmes images aujourd’hui. Des images qui n’ont aucun intérêt d’archives. C’est juste des moments… Et je ne parle pas des images du Tour de France qui sont tournées face aux coureurs et sur lesquelles on ne voit rien sinon, heureusement, un petit peu les rues de Saint-Valery à l’époque !

 

C’est vrai qu’il y a une forme de naïveté dans certaines images, notamment lors de l’observation des oiseaux, en tout cas, quelque chose de totalement désintéressé…

 

MS : Absolument. Il y a l’envie de garder quelque chose de très beau. Mais pour le plus grand nombre, ça n’a peut-être aucun intérêt parce que ça n’a pas de valeur d’archives. Ça montre simplement que l’envie de filmer de ma mère était une envie esthétique. 

 

Les films reflètent également la vie d’une classe sociale privilégiée appartenant à la bourgeoisie locale. 

 

MS. : On a eu la chance d’avoir une vie d’enfant tout à fait privilégiée. On a également eu beaucoup de chance de naître et d’habiter à Saint-Valéry, de profiter de la beauté de la baie. On était tout le temps les pieds dans l’eau, sur nos vélos sur les chemins, en train de faire du canoë, d’admirer les régates… Il y avait à l’époque cinquante bateaux de pêche le long de la digue. Il y avait une vie autour de cette baie qui était vraiment superbe. À Saint-Valery, il y avait des processions, des fêtes. Tout ça était des objets magnifiques à filmer. C’est pour ça qu’au-delà du fait de filmer leurs enfants un peu de manière narcissique comme font tous les gens qui aiment bien filmer leur famille, il y a aussi des images du Saint-Valery de cette époque, festif ou pas, mais qui pouvaient intéresser d’autres gens. 

 

Quelles étaient les motivations de votre mère au travers de ses films ? 

 

MS : C’est une bonne question. Je ne sais pas si j’ai une bonne réponse. Je pense qu’elle avait certainement l’envie de garder une trace de moments heureux, de pouvoir remontrer ça ensemble. Il y a beaucoup de films de vacances. C’était garder des traces de ça. Les voyages, ça faisait partie des événements familiaux heureux. C’est pour ça qu’on voit dans ces films beaucoup trop d’images de la 203 ou de la 403 qu’on utilisait à l’époque parce qu’on était très contents de partir en voyage grâce à ces bagnoles. Ça faisait partie des objets dignes d’intérêt !

 

Vous regardiez les films en famille. Comment se déroulaient les projections ?

 

MS : Oui, c’était souvent les fins de dimanche après-midi. On n’a pas eu la télévision avant 57-58. C’était une façon d’occuper les heures de pluie quand on ne pouvait pas aller dehors. Longtemps, on a aimé se passer ces films. Et encore, quand mon frère a acheté des Super 8, on aimait bien se les passer régulièrement à la maison. Ça faisait partie des loisirs pas fréquents mais de temps en temps. (…) Vous savez, les bobines étaient très petites. C’était des bobines de 3 minutes maximum. Et donc arrivait toujours le moment où on allait chercher des bobines au grenier, le moment où il fallait utiliser la colleuse. Donc ça c’était un moment, je me souviens très bien, très minutieux, où il fallait faire une espèce de montage. Les films cassaient souvent ou la colle ne tenait pas. C’était un travail minutieux. Pour nous, la colleuse avait presque autant d’importance que la machine à coudre dans l’environnement du matériel domestique de la maison. Et ensuite, il y avait le moment où mon frère aîné avait le droit d’utiliser tout seul le projecteur. Moi, il ne fallait pas que j’y touche parce que j’aurais été trop maladroite. Tout ça était extrêmement fragile. Encore maintenant, c’est vrai qu’il faut prendre beaucoup de précautions pour l’utiliser.

 

Diriez-vous que vous êtes nostalgique de cette époque ? 

 

MS : Il y a une chose importante à savoir, c’est qu’enfants, nous étions tous pensionnaires à Amiens. La pension était pour nous un lieu de contrainte et donc Saint-Valery, la maison, et tous les moments qu’on y passait, étaient des lieux où on pouvait vivre et se relâcher. Je crois que nos parents, qui nous imposaient la pension, le savaient aussi. Pour nous, les films sont donc liés à ça, à ce moment où on avait l’impression que la baie était à nous et à tout le temps libre qu’on pouvait passer avec des amis, des cousins, très nombreux souvent. On avait la chance d’avoir une grande maison qui pouvait être envahie par plein d’amis et de cousins. On en profitait. Pour nous, les films, ça gardait un peu la trace de ça.

 

Conservez-vous des anecdotes de tournage ? 

 

MS : Je ne sais pas. Il y a beaucoup de choses qui sont liées à la naissance de ma sœur Fabienne parce que c’était l’été 54, avec toutes ces images spectaculaires de la Somme transformée enneigée. Il y avait à peine un filet d’eau. Les marins devaient taper avec des pics pour que la glace ne fracasse pas les coques de bâteau. C’était vraiment incroyable. Moi, j’avais 6 ans lors de la naissance de ma sœur. Et ma mère a accouché de tous ses enfants dans sa chambre, chez elle, comme beaucoup de femmes à l’époque. Et donc beaucoup de scènes se passent dans sa chambre et je vois encore ma mère filmer quelques heures avant, quelques heures après la naissance de sa fille, la glace dans la baie. C’était vraiment un moment tout à fait étonnant. Ce n’était pas une catastrophe naturelle, c’était tellement beau cette glace. Et mélangé avec quelque chose d’intime comme la naissance d’un bébé. Tout ça, c’était un moment rare. (…) Les archives que j’adore sont celles des premiers pas de mes frères et sœurs. Mon frère Emmanuel et ma sœur Fabienne. C’est vraiment des moments sympa parce que justement on voit les rapports de mon frère ou de moi avec eux pour les aider ou pour se moquer d’eux. Ce sont des moments qui disent quelque chose sur la fratrie. C’est ce à quoi je suis le plus attachée dans ces films-là. 

 

Personnellement, j’ai particulièrement aimé les images du mariage tournées en Algérie, je les trouve vraiment belles.

MS : J’étais demoiselle d’honneur à ce mariage en 58. C’était un moment incroyable. On est partis en bateau parce que ma mère était enceinte de ma dernière sœur, elle n’avait pas le droit de prendre l’avion. On est revenus par le dernier bateau qui avait le droit de partir et il y a eu une tempête. Le bateau qui devait aller jusqu’à Marseille est passé entre l’Espagne et les Baléares pour éviter la tempête. C’était un moment incroyable. Le mariage a eu lieu au mois de février alors on avait emmené des vêtements chauds. Mais une fois en Algérie, on avait été obligés de découper ma robe de demoiselle d’honneur car il faisait très chaud ! Mes parents étaient incultes de l’Algérie, de la chaleur, de tout ça. C’était certes des bourgeois mais à l’époque les bourgeois ne voyageaient pas beaucoup… Enfin, eux encore, ils sont allés au sport d’hiver, au ski. Leurs enfants faisaient du ski à un moment où très peu de gens y allaient. Ils étaient quand même privilégiés. Et puis, l’Algérie, c’était incroyable. Je me souviens d’une discussion au mariage entre des pieds noirs et des gaullistes. L’inquiétude était très grande du côté de ma famille pied-noir présente en Algérie depuis plusieurs générations. Je n’avais que 10 ans mais j’ai un souvenir de la conversation qui avait eu lieu à la table du mariage, à la fin du repas. C’était très symptomatique de ce que vivaient beaucoup de familles à ce moment-là. 

 

Pour quelles raisons votre mère a-t-elle arrêté de filmer ?

 

MS : C’est à l’arrivée du Super 8. Mon frère et une de mes sœurs ont acheté des caméras Super 8 et ont eu envie de filmer. Ils se sont mis à tourner y compris des films de famille mais ma mère n’a pas continué. Elle ne maîtrisait pas vraiment le maniement de la caméra, qui demandait un peu plus d’agilité. Je ne sais pas si vous l’avez vu mais ma mère coupe beaucoup de têtes ! Il faut dire que quand on voit la caméra, c’est très rustique. Le positionnement du cadreur par rapport à la chambre est un peu décalé donc ce n’est pas une chose facile. 

 

Avez-vous l’intention de mener un travail personnel à partir de ces archives ? 

 

MS : J’ai publié un petit bouquin qui s’appelle “Télévision, nouvelle mémoire”. Avec Jean-Noël Jeanneney, nous avons mis en place un séminaire pendant 5-6 ans qui a fait travailler des historiens contemporanéistes sur les archives audiovisuelles. On a publié notre bouquin en 1982. Il s’agissait d’aider les historiens à utiliser davantage le matériel audiovisuel comme source mais aussi comme objet d’études, comme argument. On a un peu fait le tour d’une méthodologie qui est maintenant utilisée utilement et quelquefois abusivement dans toutes les infos-comm de France et de Navarre. Ça a donc été une partie de mon boulot. Ensuite à France 3, j’ai un peu poussé à ce que les archives régionales aussi soient numérisées à l’INA dans de bonnes conditions et puissent être exploitées et exploitables pour convaincre les régions à faire des documentaires en région. Ça a été une partie de mon boulot, l’utilisation des archives régionales. Je ne sais pas s’il y a un lien avec ce que faisait ma mère. 

 

Qui filme votre famille aujourd’hui ? 

 

MS : (Rires) Mes frères et sœurs l’ont fait pendant longtemps. Maintenant, parmi les petits-enfants, ils utilisent beaucoup plus le téléphone portable mais il y a une nièce qui s’engage carrément dans les métiers du cinéma. Elle aime tellement ce qu’elle fait, que je pense qu’elle fera des choses bien. On s’échange beaucoup de vidéos dans la famille. Ça tourne sur WhatsApp. Ce sont des petites scènes mais comme pour tout le monde, on n’est pas particulièrement originaux ! 

 

La relève est assurée. Voilà une bonne chose !

 

Propos recueillis par Leïla Khouiel le 19 janvier 2022