


Publié le 13 mai 2026
Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.
Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.
Mon nom est Vertefeuille. Il évoque le renouveau du printemps, mais ne vous y trompez pas, c’est d’un printemps fauché dont il garde la mémoire. Vertefeuille est un petit bois de l’Aisne, en lisière de la forêt de Retz, et l’un des théâtres de combat d’une guerre insupportable, où André avec qui j’étais fiancée, perdit une vie de 22 ans, juste avant l’été 1918. On me rebaptisa pour toujours du trop joli nom de ce bois maudit. Mais commençons par le début.
Mon père se nommait Arsène Bical. L’avenue qui porte son nom n’est pas très loin d’ici.
En premières noces, j’ai épousé un bel homme, au sourire enjoleur et aux yeux pétillants, acteur de profession qui, depuis 1905, foulait ici les planches du théâtre du Casino de la forêt, toutes les saisons, d’avril à octobre. Il en a même été directeur. Il s’appelait Victor Boucher. Le reste de l’année, il était à Paris et quand il se promenait dans les rues et croisait des amis du métier, il devait leur demander, comme souvent le faisaient les acteurs : « M’as-tu-vu jouer dans mon dernier rôle au théâtre de la Renaissance ou du Vaudeville ? » Cette habitude lui est restée et quand il m’a épousée, c’est le surnom qu’il m’a donné « M’as-tu-vu ». Aujourd’hui plus personne ne m’appelle comme ça, heureusement : le sens de l’expression est plutôt péjoratif, empreint de vanité et d’arrogance. Je ne suis pas comme ça, je suis belle, avec mon manteau anglo-normand, un peu suisse aussi sur les bords, mais rien de prétentieux ni d’ostentatoire en moi. Je suis assise sur ma pierre de Marquise, mais là encore, pas de confusion : rien d’aristocratique dans cette roche qui ne vient pas de Versailles. Marquise n’est pas loin, entre Boulogne et Calais.
Mon premier mariage fut très heureux, mais de courte durée. La première guerre mondiale, encore elle, est passée par là. Victor est parti au combat, avec le même succès que sur les planches, on l’a même décoré pour ça, mais… il s’est détourné de moi. La ville entière gardait encore les traces du gigantesque hôpital qu’elle était devenue pendant ces quatre ans et les fêtards et noctambules avaient déserté les lieux. Est-ce cela qui l’a incité à me quitter ? Il m’a laissé en cadeau ses initiales sur mes trois cheminées pour que je ne l’oublie pas tout à fait.
Après la guerre, à Paris, il a encore rencontré le succès, le grand monde qu’il aimait fréquenter, de belles actrices à la forte personnalité, comme Arletty ou Mireille Balin, mais surtout Elvire Popesco. Pendant de nombreuses années, il dirigea aussi le Théâtre de la Michodière seul d’abord, puis avec Yvonne Printemps.
Cette guerre m’a énormément affectée : l’éloignement de Victor, puis la mort d’André, le fiancé que je devais épouser. Raoul Wagner, qui aurait dû devenir mon futur beau-père, est resté près de moi jusqu’en 1932. Il savait la présence de son fils toujours vivace entre mes murs, même si les noces n’avaient jamais eu lieu. Quand il est parti à son tour, il m’a confiée à Pierre Deprez, et je l’en remercie encore, en lui faisant promettre de garder mon nom de Vertefeuille. Pierre et son épouse étaient depuis longtemps amoureux du Touquet, la plage bien sûr, mais la forêt autour de moi les séduisait tout autant, alors Vertefeuille était le bon mot, d’autant que mes pans de bois ne contredisaient pas la couleur.
Je suis donc entrée dans la famille Deprez en 1932. C’était encore la belle époque, plus pour très longtemps.
Pierre avait aussi beaucoup souffert de la première guerre. Il avait été gazé à 24 ans et gardait encore le traumatisme de l’enfer des tranchées. Est-ce pour cela qu’il a modifié ce qui empêchait la lumière d’entrer, qu’il a ouvert des fenêtres, et tout repeint en vert anglais, les murs, les boiseries qui étaient initialement en acajou vernis, tout, du sol au plafond et de la cave au grenier ! A moins que ce ne soit l’influence de la mode de l’époque, en matière de décoration intérieure ? Chacun interprétera comme il veut.
Quelques années heureuses avant le second conflit mondial, puis de nouveau la tristesse de se retrouver seule, dans des mains étrangères, sans les enfants qui n’étaient que rires et cris dans mes couloirs et mes escaliers.
Moi et toutes mes amies de la forêt, on était comme prisonnières dans une forteresse assiégée par les 12000 mines enfouies tout autour de nous. Les routes étaient coupées, nos familles n’avaient eu le temps que d’emporter ce qui avait de la valeur à leurs yeux, mais nous ne pouvions pas être du voyage. Nous étions condamnées à demeurer là, comme exilées dans un pays étranger.
La sortie de ce tunnel ne fut pas si facile qu’on le croit et ne correspond pas aux dates inscrites dans les livres : 39-45. Nous étions désertées, par peur de sauter sur une de ces foutues mines, genoux à terre, à l’image des ruines de l’emblématique Hôtel Royal Picardy, bombardé, ou de l’Hôtel des Anglais, tout proche. Il a fallu du temps pour se relever, autant de temps au moins que la durée de la guerre qui, sur le papier, était finie.
Il a fallu œuvrer à la résurrection de notre paradis. Il est amusant de constater que c’est un des fils de Pierre, Léonce, qui, d’une certaine manière, en a retrouvé la clé ! Tout le monde le connaît ici, il a si longtemps arpenté les rues, sans rester inactif dans son fauteuil de maire. Amateur de sports, il a mené sa tâche tambour battant, comme pour un tournoi de tennis, une course d’obstacles ou l’enduro. Son challenge a été de faire de ce territoire un paradis pour le sport, de la plage à la forêt et en toutes saisons.
A propos de sport, une légende prétend que la divine tenniswoman, Suzanne Lenglen, aurait joué sur un court dont elle aurait été propriétaire, ici juste à côté de moi. Je n’en ai moi-même aucun souvenir et recherche faite, le bruit qui court a tourné court !
Revenons à moi, car c’est bien ici de moi qu’il s’agit et nous avons un peu perdu le fil de mon histoire. Depuis que je suis entrée dans la famille Deprez, je n’en suis jamais sortie. Les noms changent au gré des alliances, mais l’arbre généalogique est bien solidement planté dans le jardin.
Après l’engouement des années 30 pour le vert anglais, j’ai plusieurs fois changé de garde-robe, sous la houlette de Fanfan. D’abord, la dominante blanche a pris le relais : années 70, années glorieuses, temps du confort moderne, du calfeutrage, de la moquette qui étouffe les pas et les cris, de l’enduit résistant à l’humidité de l’hiver, etc… On a même enfoui l’un de mes trésors sous une épaisse couche de plâtre et repeint par-dessus, jusqu’à ce qu’une maladresse heureuse dévoile enfin l’emplacement de ma fresque, qu’on ne connaissait plus que par ouï-dire. Le petit-fils de Pierre l’a soignée pendant plus d’une année, couche par couche, centimètre par centimètre, pour qu’elle retrouve sa splendeur, toute en couleurs pastels, douces et subtiles, si caractéristiques de la Côte d’Opale. En frise, sous le plafond, elle se déploie sur trois murs du séjour et représente la baie de Canche, exécutée par un peintre-décorateur anonyme, très inspiré par les peintres de l’Ecole de Berck ou d’Etaples ou de Wissant, aux noms trop méconnus comme Francis Tattegrain, Charles Roussel, Ludovic Lepic ou Jan Lavezzari, parmi d’autres. Lui n’a pas signé, il n’a même pas tout à fait terminé le 3ème mur, qui reste comme une ébauche magnifique d’une œuvre à imaginer, comme une « plage blanche ».
Mes habits verts ou blancs se font maintenant plus discrets. Il ne s’agit plus de m’imposer le goût ni les modes du temps présent, mais de respecter ce qui constitue mon être originel et mon histoire. J’ai par exemple retrouvé, après quelques passages chez un ébéniste, et beaucoup de patience, mes panneaux de bois, qui donnent à mon séjour son caractère viennois et mettent en valeur une autre rareté dont je suis très fière : ma cheminée surmontée d’une fenêtre sur le jardin. Non, je ne vous mens pas, cela existe et cette proximité duelle entre l’arche de lumière du jour et l’arche intérieure du foyer est d’une beauté fascinante autant qu’inhabituelle.
Mon histoire a été tourmentée pendant les premières décennies de ma vie. Mais j’ai survécu et maintenant, je me sens choyée, protégée, enfin apaisée.
Rosine Lefebvre, novembre 2025