Les villas du Touquet prennent la parole (6)

Deux jeunes femmes souriantes portant des chapeaux dans un décor rural.
Auteur(e) : Rosine Lefebvre

Publié le 29 juillet 2026

Villa Fiordaliso

Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.

 

Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.

Benvenuti, welcome, bienvenus ! Nous, les trois sœurs, sommes les polyglottes de l’avenue des Genêts. Une de nos amies, toute proche, vit « à l’heure espagnole », mais elle n’en parle pas la langue. Tandis que nous, Médicis, les 3 fontaines et moi sommes françaises par notre père, anglaises par notre mère et italiennes de cœur. Notre père, vous devinez sans peine que c’est Louis Quételart, un vrai touquettois de Berck, pourrait-on dire. Notre mère d’adoption, Mrs Boswell, avait traversé la Manche, pour vivre quelque temps à Paris, puis l’Atlantique dans les deux sens, avant de choisir Paris-Plage pour nous élever. 

Les Anglais adoraient ce coin de France, dans lequel ils voyaient « un morceau de côte anglaise qui avait dérivé ». A la fin du siècle précédent, un homme d’affaires, John Robinson Whitley, avait même rêvé de créer, dans ce paradis de plage, de dunes et de forêt, un lieu de plaisir et de divertissement pour une riche clientèle des deux côtés de la Manche. Le nom imaginé pour ce projet, Mayville, portait clairement son caractère britannique. Ça a fait toute une histoire ! Les propriétaires des villas touquettoises déjà construites, notamment celles du lotissement Daloz, refusent ce projet qui aurait réduit le Paris-Plage d’origine à sa portion congrue. Qu’à cela ne tienne ! Whitley se tourne vers Hardelot pour réaliser le plan de sa ville rêvée, mais investit néanmoins au Touquet-Paris-Plage : parcours de golf, terrain de polo ou de tennis, hippodrome, casino et grands hôtels, comme le Westminster, et même une ferme anglaise modèle verront le jour. Les racines britanniques du Touquet sont désormais bien implantées. La guerre n’arrêtera pas le processus, bien au contraire :  des villas hébergent des officiers anglais et le casino, comme plusieurs grands hôtels, est transformé en hôpital, où la duchesse de Westminster vient visiter les blessés. 

 

Notre mère était de cette riche clientèle anglaise, mais elle ne s’est vraiment installée qu’après la première guerre mondiale. Elle était propriétaire d’une plantation de thé à Ceylan. Elle adorait l’Italie, elle aimait Florence et le lac de Garde, sur la rive duquel elle avait séjourné chez mon homonyme, à Gardone Riviera. Vous suivez ? Villa Fiordaliso, Fleur de lys en français, la classe, non ? Et sacrément noble ! Mais ce joli prénom royal m’a été enlevé un jour –  par quelque roturier sans doute ? – qui m’a appelée « Troubadour »  ! J’avoue que je suis poète et musicienne à mes heures perdues, mais Fiordaliso est un nom qui chante mieux que Troubadour. Heureusement, mes nouveaux amis ont retrouvé il y a quelques années la gourmette gravée de ce nom à ma naissance, en 1925. Eh oui, me voilà déjà centenaire ! Mais je me porte comme un charme, don’t it ? 

 

Mais revenons à notre mère Mrs Boswell, car c’était un personnage : elle avait trois villas et trois filles, nommées Pearl, Beryl et Rubis. C’était une veuve joyeuse qui roulait paraît-il en Ford Texas.

Si ma mémoire est bonne, elle habitait plus souvent chez ma grande sœur, Médicis, en face.  

 

Au cours des années, je me suis un peu transformée, mais personne ne le voit vraiment de l’extérieur, c’est ma part cachée, mon secret, car je reste authentiquement touquettoise, d’inspiration anglo-normande. J’aime toujours ma vaste toiture à pan cassé, la couleur vert sapin de mes menuiseries, ou la dissymétrie de mon pignon en façade, avec sa discrète fenêtre en losange. J’aime ma terrasse abritée donnant sur deux côtés du jardin. 

Je suis bien assise sur ce tapis vert, qu’illumine le bleu des agapanthes. Peut-être l’ignorez-vous, elles ont un autre nom : lys du Nil, c’est pour ça que je les aime, car elles sont un peu de ma famille, ces liliacées. 

J’ai une passion pour les chevaux, comme ma mère. Il y en avait ici, avant. Mais aujourd’hui ne subsiste que leur souvenir grâce aux anneaux scellés pour eux dans les murs. Heureusement, un petit rouge-gorge me console, me comble même. Il est très fidèle, pas farouche et reste parfois longuement sur mon modeste green, comme s’il voulait me raconter son histoire. Heureusement que le chat, là-haut, reste perché, il le ferait fuir ! 

On s’occupe bien de moi, je ne me plains pas. Je ne suis plus seule l’hiver comme avant. Mes sœurs n’ont pas cette chance. Mes nouveaux amis me tiennent compagnie toute l’année.  Paris-Plage, ils en rêvaient depuis longtemps, ils y venaient enfants avec parents et grands parents, depuis les terres plus continentales du Pas-de-Calais. C’était la destination de vacances de la famille, elle était comme inscrite dans leurs gènes.

Rosine Lefebvre, novembre 2025