Les villas du Touquet prennent la parole (7)

Deux jeunes femmes souriantes portant des chapeaux dans un décor rural.
Auteur(e) : Rosine Lefebvre

Publié le 19 août 2026

Villa Serraval

Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.

 

Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.

Je m’appelle Serraval, pourtant je suis perchée sur une hauteur, comme un chat  . Ce n’est donc pas dans ma topographie qu’il faudra rechercher l’origine de mon patronyme. Vous ne devinerez jamais ! Serraval est un petit village, situé, comme l’étymologie le suggère, dans une étroite vallée de Haute-Savoie. C’est là qu’était le berceau lointain de ma famille adoptive, longue lignée d’horlogers genevois, qui avait quitté cette bourgade depuis la fin du XVIème siècle. Si longtemps après, me donner ce nom, à moi, née sur les terres sableuses de la côte d’Opale, était sans doute une façon de ne pas oublier leurs racines profondes. Et mon terrain se situant sur l’avenue des pins, cela a peut-être influencé cette évocation géographique. 

 

Mon père s’appelait Léon. Oui, Léon Hoyez, le créateur des boutiques de l’avenue du Verger et du club house du golf, qui a pris la succession d’Arsène Bical, le père de ma voisine Vertefeuille.

Ma couleur à moi est plus conforme aux écorces d’arbres qu’à leur feuillage. Du côté du soleil levant, je suis un peu anglo-normande, mais ce qui me distingue de mon entourage, ce sont trois belles tourelles, qui me donnent un air de manoir et offrent à ma silhouette une évidente noblesse. Mon charme tient aussi à une très subtile dissymétrie : elle attire le regard, sans nuire à la cohérence de l’ensemble. Le grand balcon court tout le long de la façade, abritant deux belles loggias au rez-de-jardin. Il me permet de profiter de la vue sur trois avenues, celles des pins, celle des troènes ainsi que l’avenue Louis Aboudaram. Ma silhouette incurvée, accueillant le coucher du soleil, la rondeur de mes tourelles, et mes nombreuses ouvertures vitrées témoignent de la douceur de mon caractère et de ma bienveillance. Malgré mon aspect imposant, je suis accueillante, ni rigide, ni austère et la longue allée en écharpe et en pente douce pour venir jusqu’à moi, facilite mon abord. En contrebas, sur l’avenue des Pins, la maison des gardiens veille néanmoins à ce que tout se passe bien. 

Aujourd’hui, je suis tout de même un peu fâchée et je me sens seule. Au milieu du désordre végétal, arbres envahis de lierres, broussailles et herbes folles, volets clos, tout me donne un air abandonné. Je pense souvent à la Cerisaie de Tchekhov et je vois dans son destin comme une image du mien, la fin d’une époque révolue. 

J’ai eu une première frayeur déjà en 1937. Mon père adoptif, qui se nommait Gustave Badollet,  m’a avoué qu’il ne pouvait plus s’occuper de moi. Il avait sans doute des ennuis dans ses affaires en Belgique, les Nouvelles Huileries Anversoises et ne pouvait plus mener la vie de château !  J’étais devenue une charge trop lourde pour lui, il m’a mise en vente. Heureusement, j’ai séduit une famille marseillaise qui m’a adoptée et pour des décennies.  Vous allez me dire en ricanant : des Marseillais, que venaient-ils faire ici, chercher le soleil ?  D’une certaine manière oui : l’aîné des enfants, âgé de 17 ans, était atteint d’une ostéomyélite de la hanche et la proximité des hôpitaux de Berck, spécialisés dans les maladies osseuses, offrait un espoir de soins et de guérison, après l’opération subie à Paris.

Ma nouvelle famille, les parents, 4 enfants  – le petit dernier n’avait qu’un an, une infirmière et une gouvernante s’installent donc avec moi et un couple de gardiens dans la petite maison. Les progrès vers la guérison créent l’espoir, apaisent la nostalgie du sud lointain, et la vie reprend malgré le climat et les hivers de solitude. L’été, l’arrivée des voisins de Merrylodge, désormais nommée Montjoie, apporte un surcroît de gaieté.

Mais ce temps heureux ne dure que deux années, avant que le ciel repasse à l’orage, avec la seconde guerre mondiale. La famille fuit en catastrophe, sans rien emporter, s’entasse dans une Traction Citroën. Le périple jusqu’à Marseille dure une semaine. Ici, les vêtements se décolorent, virent au gris-vert des uniformes allemands, comme dans tout le quartier, de l’Hôtel Picardy à celui des Anglais ou chez mes amies du Petit bois et du Paradis Thérèse. Mon beau manoir s’est changé en caserne.

Et ce n’est pas fini : en 1944, les bombardements alliés sur les hôtels à proximité, sièges des Kommandantur, Gestapo et Wehrmacht, me blessent moi aussi. La guérison prend du temps, bien au-delà de la guerre. En 1951, alors que je suis enfin rétablie de toutes ces souffrances, grâce aux dommages de guerre, les Marseillais reviennent, mais la Méditerranée est loin !  On envisage de se séparer de moi, on m’inscrit dans une agence immobilière de la rue Saint-Jean. 

En attendant que quelqu’un d’autre s’intéresse à moi et veuille bien m’épouser, tout le monde me rend visite pendant les mois d’été. La famille s’est agrandie, bientôt 18 petits-enfants. Après celui de la caserne, je vis au rythme des colonies de vacances : certaines chambres se transforment en dortoirs, les courses-poursuites et parties de cache-cache animent balcons et chambres, quand les enfants ne sont pas à la plage. Les escaliers de service sont bien commodes pour les adolescents qui veulent sortir discrètement, sans être remarqués. L’atmosphère est joyeuse.

Rue Saint-Jean, c’est le calme plat. Les démarches immobilières sont vaines, on me dédaigne, pendant des années, personne ne veut de moi, sauf une fois, où, pour recevoir l’éventuel acheteur, toute la famille se met sur son 31, les enfants sommés d’être sages et bien polis. L’après-midi se passe, personne. Un coup de téléphone informe de son renoncement à l’achat. 

J’avais eu peur, encore une fois, de l’abandon. Mais non ! La joie revient grâce à la jeunesse, qui m’en redonne une : ébranlés par ce rendez-vous heureusement manqué, qui aurait relégué leur boite à souvenirs dans les archives notariales, les enfants, petits enfants, tous, décident de me reprendre en charge et de me garder dans le giron familial pour profiter de moi chaque été. Après la guerre, ils s’étaient tous progressivement installés à Paris, je n’étais finalement pas si loin, moins loin que la Provence ! Les quatre branches de la famille se partagent le temps d’été, deux par deux. Plus tard, la fille cadette, forte à son tour de 5 enfants et de nombreux petits enfants, devient ma tutrice officielle. Et la vie continuera ainsi pendant des années au rythme de la saison estivale, parfois un mois, une quinzaine, parfois quelques jours de passage, j’étais toujours ouverte pour qui le souhaitait. Il y avait toujours de la place ! 

Je me sentais aimée et puis, j’étais toujours belle. 

Je ne vous ai pas encore parlé de ce qui se cache derrière mes murs. Vous devrez faire preuve d’imagination, mais cela en vaut la peine !

Un immense salon plein de lumière avec ses cinq portes-fenêtres, ouvrant sur les deux terrasses, l’une à l’est, en brique, l’autre à l’ouest, donnant accès au terrain par un perron. 

Le parquet de mon salon est des plus somptueux : une marquetterie de bois différents dessine un tapis de fleurs. Dans la famille, on prétendait qu’elle venait d’un palais autrichien de Slavonie. Mais ce secret-là, légende ou réalité, je le garde pour moi. 

A côté du grand salon, la salle à manger paraissait petite. Elle l’était d’ailleurs parfois pour le nombre de convives. Les enfants avaient leur table dans une alcôve à part.

Deux escaliers majestueux desservent le premier étage avec quatre grandes chambres doubles, chacune avec sa salle de bain et deux chambres d’enfant. Au second étage, deux autres chambres de couple , toujours avec salle de bain, et quatre autres chambres, initialement destinées aux domestiques, reliées par deux escaliers de service, pour redescendre. 

Plus de trois années avaient été nécessaires, entre 1927 et 1931 pour créer toute cette beauté, C’était une autre époque ! 

Aujourd’hui, j’attends. J’attends de savoir quel sera mon avenir. Ma famille de cœur a décidé de se séparer de moi. C’est vrai que j’étais une charge trop lourde pour le peu de temps où nous nous retrouvions. Cette fois, un acheteur s’est présenté. Que va-t-il faire de moi ? Va-t-il me morceler comme ma voisine Montjoie, ou me garder en entier ? Je pense encore à La Cerisaie et à l’exposé enthousiaste de Lopakhine pour un lotissement de datchas, après avoir passé à la hache tous les cerisiers du domaine.

Divisée, transformée, pourrai-je encore raconter mon histoire d’une seule voix ou sur le mode polyphonique ? J’ai vécu tant de péripéties, tant de chauds-froids, que j’essaie d’être un brin philosophe, sans être désabusée. 

L’essentiel est qu’aujourd’hui, cette mémoire-là, je puisse vous la transmettre.

Rosine Lefebvre, novembre 2025