Les villas du Touquet prennent la parole (5)

Deux jeunes femmes souriantes portant des chapeaux dans un décor rural.
Auteur(e) : Rosine Lefebvre

Publié le 15 juillet 2026

Villa L'heure espagnole

Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.

 

Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.

Si vous comptez venir un jour d’été en début d’après-midi, vous trouverez porte close ! C’est l’heure de ma sieste ! Même ici, sur les terres du Nord, je tiens à vivre selon la coutume espagnole ! Je ne suis pas peu fière de mes origines. 

Mon vrai père, Louis Quételart était un homme talentueux, très renommé au Touquet. Il était séduisant … et séducteur. Ses enfants, on ne les compte plus, surtout des filles, toutes adoptées par des amoureux du sable et des forêts. Mon nom, je le tiens de mon grand-père adoptif, qui se prénommait Maurice, eh oui, comme Ravel, le musicien, qui était un de ses amis et devint mon parrain. Vous connaissez peut-être son opéra intitulé, L’Heure espagnole ? « Oh la pitoyable aventure …* » Voilà pourquoi je m’appelle comme ça !  Mais le plus émouvant, c’est que Ravel a créé son Boléro l’année même de ma naissance, en 1928. Un beau cadeau de baptême, non ?

Le patronyme de mon grand-père Maurice était Colrat, il était journaliste et homme politique.  Avant ma naissance, il avait même été quelque temps ministre de la justice, garde des sceaux. A ce titre, il avait d’ailleurs inauguré, la nouvelle digue qui se prolongeait jusqu’à la Canche.  Il aimait la beauté de ce paysage dunaire, à tel point qu’il s’était fabriqué un refuge dans une coque de bateau renversée, là juste au-dessus. Il y avait même une porte comme dans une vraie maison, il devait être bien, là, au calme pour écrire ou se reposer de son intense vie parisienne.

C’est son fils François qui m’a élevée et j’étais tellement bien avec eux que je suis restée près d’un demi-siècle dans la famille. Mais je ne les voyais pas toute l’année, seulement à la belle saison de l’été, celle des brassées de glaïeuls tous les dimanches et des cousins, cousines qui jouaient et gambadaient tout autour de moi. C’était gai, magique, je sortais de mon hibernation, j’étais radieuse, sauf… il y a quand même eu une période plus sombre pendant mon adolescence. Pendant quelques temps, je ne sais plus exactement combien, j’ai été privée de leurs rires. Je ne comprenais plus la langue qui était parlée.  Ce n’était ni du français, ni de l’espagnol. Et surtout, je devais m’accommoder des chevaux, il y en avait beaucoup, ils occupaient tout l’espace réservé d’habitude aux réceptions, pourtant ce n’était pas une écurie ! Je ne savais plus où me mettre et j’ai eu souvent peur. 

Et puis les rires sont revenus. Parfois les pleurs, les douleurs, les drames, mais j’avais  retrouvé ma vraie famille. Je me souviens d’une belle surprise-partie, propice aux premières amours. Je me souviens d’une fête de mariage, dans la grande pièce centrale que mon architecte de père a étrangement dénommée hall. C’est pourtant une salle de séjour somptueuse, qui s’élève jusqu’à la charpente. Sa dimension et son vitrail bleu en verre soufflé lui confèrent une allure de cathédrale. Elle invite à la lecture sur la mezzanine-bibliothèque et surtout elle me donne envie de danser. 

N’avez-vous pas envie de m’inviter à danser ? Prenez l’un des bras que je vous tends et montez jusqu’à moi ! Ne suis-je pas belle avec mon port de reine, rehaussé par le superbe diadème offert par mon père, et que je ne n’ai jamais quitté. 

J’aime bien embrasser le paysage environnant, c’est pourquoi je me tiens toujours un peu en hauteur, pas trop, pour ne pas faire l’arrogante, juste ce qu’il faut pour observer. D’ici, grâce à mon œil-de boeuf, je veille aussi sur le chat, imperturbable là-haut sur la dune en face de moi. Il faisait beaucoup rêver les cousins-cousines, quand ils avaient l’âge de lire les contes du chat-perché. Moi, je suis plutôt méfiante, avec les félins, un coup de patte est vite arrivé.

De mon petit promontoire, moi, je peux saluer les gens qui passent, les inviter au voyage et à la poésie. Quand nos esprits s’accordent, je les invite à partager mon jardin secret, de l’autre côté:  les pins, qui me protègent du soleil, et la dune, oreiller de sable sur lequel je me love. Quand j’étais plus jeune, je jouais avec les cousins, cousines, dans ces chemins de sable qui nous permettaient d’aller les uns chez les autres sans danger. C’était un vrai terrain de jeu, tout en relief, comme les appréciait mon père. Oui, mes sœurs le répètent souvent, et elles ont raison:  c’est bien une image du paradis que Thérèse la mystérieuse inconnue nous a dessinée ici. 

*

« Oh la pitoyable aventure !
Et faut-il que de deux amants
l’un manque de tempérament
et l’autre à ce point de nature
Oh la pitoyable aventure
Et ces gens-là se disent espagnols
Dans le pays de Doña Sol
à deux pas de l’Estramadure ! »

Rosine Lefebvre, novembre 2025