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Friction : épisode 2

Auteur Archipop
Auteur : Manon Glineur

Publié le 1 septembre 2021

Allons danser la krakowiak
Salle de Bal Robinson, 1937
© Archipop – Collection Anne-Marie WISNIEWSKI – Cinéaste Ladislas SZCZEPANIAK

Quand l’écriture se frotte à l’image documentaire…

Vous savez, il y a parfois des rencontres qui bouleversent toute une vie. Pour moi, je crois que ce fut le jour de Pâques 1937.

Je viens à peine de terminer d’éplucher les pommes de terre et m’apprête à m’occuper du chou quand ma sœur Agnieszka débarque dans la cuisine, agitée. Elle ne prête aucune attention à ma mère, qui se tient à côté de moi toute absorbée par ses légumes, et me jette un regard de connivence. Avec ses cheveux blonds et ses yeux bleus, elle a tout l’air d’un ange mais il ne faut pas s’y tromper : elle sait très bien jouer de son charme et de sa position de cadette pour obtenir ce qu’elle veut.

–  “Władek, emmène-moi au bal”, dit-elle en français en utilisant mon surnom. Je lance un regard de biais à Mamusia. Avec Agnieszka, nous parlons toujours français lorsque nous ne voulons pas que notre mère comprenne nos manigances. Pourtant, je sais très bien qu’elle est au courant de notre petit stratagème. En voyant que je ne fais aucun geste pour la suivre, Agnieszka s’impatiente et s’adresse à Mamusia en polonais :

– “Mamusia, muszę odwiedzić panią Tomasiewicz. Chce, żebyśmy pomogli jej zgarnąć kury które uciekły.”1
Alors que ma soeur ment avec aplomb à ma mère, je sens une grosse goutte de sueur couler le long de mon dos. Comment a-t-elle pu inventer un bobard pareil ?

– “Musicie być w domu na kolacje.”2, répond Mamusia.

Je lance un regard incrédule à ma sœur qui file déjà enfiler son manteau. Tout heureux que nous ne nous soyons pas fait prendre, je ne réfléchis pas trop longtemps et me jette sur l’occasion de pouvoir sortir. Alors que je m’apprête à quitter la cuisine, Mamusia m’interrompt :

– “Uważaj na swoją siostrę i bawcie się dobrze Władysław”3.

Surpris, je me retourne vers ma mère; elle me sourit d’un air entendu. Je baisse les yeux, un peu honteux et répond :

– “Tak dzięki, Mamusia.”4

Je rejoins ma sœur près de la porte d’entrée. Alors que j’enfile ma veste et m’apprête à tourner la poignée, je marque un moment d’arrêt et me précipite dans ma chambre. J’entends Agnieszka pester derrière moi. Quand elle me voit ressortir de la pièce, elle soupire. Puis, ses yeux tombent sur la caméra que je tiens serrée entre mes mains.

– “Tu ne peux jamais te séparer de ta caméra, pas vrai Władek ?”

Je ne réponds rien et me dirige vers la porte d’entrée, ma sœur sur les talons. Comment pourrais-je sortir sans ma Glunz ? Elle appartenait à mon père; il l’a achetée en 1921, un an avant ma naissance, avec ses premiers salaires de mineur. Mais aujourd’hui, il ne l’utilise plus, il dit qu’il ne sait plus la faire fonctionner. A vrai dire, je crois que mon père déteste cette caméra; elle lui rappelle trop ses rêves d’adolescent, lui qui aujourd’hui, travaille dans les mines du Nord de la France. Mais pour moi, cette caméra, c’est un peu comme ma meilleure amie. Je la trimballe partout avec moi, profitant de chaque occasion pour filmer notre quotidien à la cité minière. Même si elle n’est plus de première jeunesse et qu’elle a pris quelques coups, ma Glunz est toujours à mes côtés.
Sur le chemin qui mène jusqu’à la salle de bal de Raismes, ouverte tous les samedis et dimanches, nous croisons quelques jeunes gens de notre quartier. Ils nous saluent en faisant de grands gestes de la main; ce sont tous des Polonais. Pas étonnant, nous nous rassemblons toujours entre nous pour aller danser et boire quelques verres. Les plus âgés s’accoudent au bar en se racontant des souvenirs du pays et leurs espoirs d’y retourner un jour, pour s’acheter ce petit lopin de terre pour lequel ils économisent depuis des années; les plus jeunes, pour danser et se chercher un mari ou une épouse.
A mesure que nous nous approchons de la salle Robinson et que les premières notes de musique se font entendre, le corps d’Agnieszka semble flotter et ses mains commencent à s’animer. Elle est jolie ma sœur comme ça. Je remonte ma caméra et commence à filmer en braquant mon objectif sur elle. Un groupe de jeunes, au sein duquel je reconnais certains visages, m’observe avec amusement. Agnieszka s’approche d’autres jeunes femmes qui lui accrochent un petit badge sur la poitrine avant d’entrer dans la salle de bal. Je coupe la caméra et la suit. Elle s’installe derrière une petite table où trône une assiette de placek -une pâtisserie traditionnelle polonaise- que je décide de filmer. Amusée, Agnieszka me tend l’assiette avec un sourire :

– “Tiens Władek, je sais très bien que tu en as envie…”

J’attrape un placek polonais, et retourne filmer l’arrivée des jeunes gens. Il y a d’abord ce groupe de filles; je remarque tout de suite Wanda, la petite brune aux cheveux courts. Je l’ai toujours trouvée très jolie sans jamais le lui avouer. Je crois que je lui plais aussi car elle me fixe en souriant. Nous manquons sans doute de discrétion car ses amies la poussent soudain en avant, pour se moquer de notre petit manège. Après avoir jeté un dernier regard admirateur à Wanda, je dirige ma caméra sur la devanture de la salle Robinson pour avoir un plan large de la scène. La plupart de ceux qui se rendent au bal sont venus en vélo et se sont apprêtés pour l’occasion. Les jeunes filles portent leur plus jolie jupe tandis que les garçons sont habillés de leur costume le plus élégant. J’en vois même un qui se recoiffe, plaquant ses cheveux vers l’arrière. Puis, ce sont les parents et monsieur le curé qui font leur arrivée à la salle de bal, tout aussi soignés dans leur apparence. Ils sont sans doute venus nous chaperonner, pour que les couples ne se rapprochent pas plus que les convenances ne le permettent.
Je m’arrête quelques instants pour observer plus attentivement la foule qui se presse autour de moi. J’aime filmer ma communauté; en retour, à chaque fois que je me balade dans les rues du quartier, je reçois des sourires et des tapes dans le dos. Tout le monde veut avoir droit à son petit quart d’heure de gloire en passant devant ma caméra. Et moi, je raconte mes aventures de caméraman en herbe à qui veut bien les entendre, enjolivant parfois mes récits pour voir briller la curiosité dans les yeux de mes auditeurs.

– “Władek, viens me filmer, je vais danser la krakowiak.”, m’interpelle soudain ma sœur.

Obéissant, je braque ma caméra sur Agnieszka qui se tient toute souriante, en compagnie d’autres jeunes filles vêtues comme elle, d’un costume traditionnel. Puis, mon attention est attirée par des rires féminins; deux filles plus âgées rient bêtement avec quelques garçons, cigarette au bec. Ma sœur me tire à nouveau par le bras et me fait signe de la suivre à l’intérieur de la salle.
Là, je découvre une toute autre ambiance. La différence de luminosité avec l’extérieur me fait plisser les yeux; je crains que les images ne soient trop sombres pour la caméra. Je dirige mon objectif vers la buvette où quelques vieux trinquent à la longévité de la Deuxième République de Pologne.

– “Oh mais tu es le fils Szczepaniak ? Ladislas, c’est ça ?”, me lance un des hommes. En reconnaissant l’un des collègues mineurs de mon père, je souris et le salue d’un signe de tête. Puis, je recule pour avoir un plan plus large de la buvette qui commence à attirer de plus en plus de monde; à tel point, que je commence à sentir ma tête tourner légèrement. Je laisse mon bras et ma caméra retomber. En tentant de respirer calmement, je quitte la salle pour chercher un peu d’air à l’extérieur. Là, je croise ma voisine Zofia, son vélo entre les mains.

– “Ladislas, je ne savais pas que tu venais.
– J’ai réussi à échapper à la corvée de cuisine, dis-je en souriant. J’accompagne Agnieszka, elle voulait aller danser.”
Zofia ne répond rien. Ses yeux tombent sur ma caméra.
– “Zofia, tu veux que…?”
Je désigne ma Glunz de la main. Ma voisine, toujours silencieuse, acquiesce de la tête. Après avoir inspiré une grande bouffée d’air, je remonte ma caméra et la braque sur son visage. Le sourire timide de Zofia devient immense; sous mon objectif, elle se prend sans doute pour une grande célébrité. Je la remercie puis file de nouveau à l’intérieur, alors que les danseurs affluent dans la salle Robinson.
La musique traditionnelle résonne de plus en plus fort; je reconnais les notes du piano, celles de l’accordéon et de la guitare qui se mêlent. Les jeunes gens qui virevoltent au centre de la salle, en balançant leurs mains jointes d’avant en arrière, sont vêtus du Krakowiak Zachodni – l’un des costumes traditionnels polonais. Je n’ai jamais mis les pieds en Pologne mais à ce moment-là, j’ai l’impression d’y être tant l’ambiance semble éloignée de notre quotidien, à la cité Sabatier. Si les danseurs fascinent toute l’assemblée, je décide quant à moi, de me focaliser sur les musiciens. D’abord, le pianiste et puis, l’accordéoniste dont les doigts paraissent voler sur les touches de l’instrument. Alors que je me laisse doucement emporter par la musique, j’ai l’impression que l’objectif de ma Glunz se floute; un peu bêtement, je remonte l’objectif contre mon visage. En réalisant que je dois apparaître en gros plan, je pouffe de rire et abaisse l’objectif.
La musique n’en finit plus et les danses et les jeunes gens se multiplient sur la piste. Le joli son du saxophone m’attire et je filme la partition que le musicien est en train d’interpréter – un morceau de jazz que j’aime tout particulièrement. Enfin, je dirige ma caméra sur le guitariste qui complète l’orchestre.
Et puis, alors que je m’apprête à rejoindre la piste et inviter Wanda pour une danse, j’aperçois un garçon à l’autre bout de la salle, une caméra remontée contre son visage. Il est très grand, tout maigre, les cheveux sombres en désordre. C’est un Français, j’en suis sûr; il détonne complètement au sein de notre assemblée. Habituellement, je ne me serais jamais approché de lui : Mamusia dit toujours que les Français ne nous aiment pas; ils disent que nous avons pris leur travail. A l’école, on m’appelle le “Polak”; moi, je déteste ce surnom. Mais, chez ce jeune homme, je sens quelque chose de différent. Impossible de l’expliquer. Alors, quand je m’approche de lui, je sais tout de suite trouver les mots justes :

– “Vraiment sympa ta Eumig.”
Ses yeux se mettent à briller.

Je discute avec lui tout l’après-midi, tant et si bien, que je ne vois pas le temps passer. Pour un Français, il est plutôt gentil. Ce n’est que lorsque Agnieszka s’avance vers moi, en se plaignant qu’elle a mal aux pieds, que je réalise que cela fait des heures que nous parlons. Je jette un coup d’œil à ma montre : il est déjà l’heure du dîner.

– “Władek, rentrons. J’en ai assez maintenant.
– Oui, oui, lui dis-je en agitant la main. Pars devant.”

Avant de la suivre pour regagner notre cité Sabatier, je me tourne une dernière fois vers le Français avec qui j’ai sympathisé :

– “Je ne t’ai même pas demandé ton nom…
– Dubuisson. Robert Dubuisson.”, me dit-il avec un sourire.

 

1trad. “Maman, je dois rendre visite à Madame Tomasiewicz. Elle veut qu’on l’aide à rassembler ses poules qui se sont sauvées.”
2trad. “Vous devez être à la maison pour le dîner”.
3trad. “Fais attention à ta sœur et amusez-vous bien Ladislas”.
4trad. “Oui merci, maman”.