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Leïla Khouiel
Auteur : Leïla Khouiel

Publié le 1 décembre 2021

Jeanine Bourgau, caméra au poing et pieds dans l’eau : « Je souhaitais avant tout laisser une trace familiale »

Jeanine Bourgau a réalisé le film documentaire sonore « Les Harengs » (1978) puis « l’Étoile du matin » (1981) dont les images sont restées à l’état de rushes. Leur point commun ? L’univers des marins pêcheurs dont est issue la Crotelloise, soucieuse de transmettre une histoire intime, qui s’inscrit désormais dans un récit historique et une mémoire collective.

 

Leïla Khouiel: Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

 

Jeanine Bourgau (JB) : Je suis née au Crotoy, dans la Somme, le 22 avril 1946, les années de l’après-guerre. J’ai grandi dans une famille de marins-pêcheurs. Mon père et mes grands-pères étaient pêcheurs. Ma mère, ma grand-mère, elle-même issue d’une famille de pêcheurs, étaient pêcheuses à pied. J’ai baigné dans cet environnement, ce qui ne m’a pas empêchée d’aller au lycée pour faire quelques études. 

 

Fin novembre 1978, vous tournez le film documentaire sonore « Les Harengs » depuis le bateau de votre frère pour raconter une histoire familiale, le travail des marins pêcheurs, et mettre en lumière la pêche au hareng.

 

JB : Je considère « Les Harengs » comme mon seul film. À l’époque, j’avais 32 ans et j’étais conseillère d’orientation psychologue au sein de l’Éducation nationale. Je voulais tourner un film familial. Le but était de laisser une trace de l’activité de la famille : la pêche au hareng. C’est une pêche au filet dérivant pendant que les harengs migrent le long des côtes de Boulogne à Saint-Valery-en-Caux. Mon frère, Jean Bourgau, possédait un bateau, « le Neptune », basé au Crotoy. C’est sur ce bateau que s’est déroulé le tournage. Nous étions à Saint-Valéry-en-Caux. Dix marins étaient à bord. Avec ce film, je souhaitais avant tout laisser une trace familiale. Est venu s’ajouter plus tard un aspect historique car la pêche au hareng comme on la faisait à l’époque n’existe presque plus aujourd’hui. Sa pratique est désormais extrêmement réglementée. Des quotas ont été mis en place et les filets dérivant ne sont plus autorisés, quelques fois tolérés.

 

J’ai réalisé ce film avec un ami, Armel Charlet, et une caméra super 8 prêtée par les CEMÉA [Ndlr : Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation active] de Picardie. Il avait une petite pratique de l’appareil et nous nous étions un peu entraînés avant d’embarquer. Il y avait une bande son sur le film super 8 mais nous avons enregistré les interviews avec un magnétophone, auxquels nous avons ajouté des sons pris sur le bateau. Nous n’avons pas travaillé les questions en amont, vous voyez, nous ne sommes pas des grands professionnels ! C’est Armel qui posait les questions, de façon tout à fait spontanée, c’était sur le chaud. J’avais déjà essayé de poser des questions à mon frère, mais il me répondait « Pourquoi tu me demandes ça ? Toi tu connais ». Il n’arrivait pas à prendre de distance ! Alors c’est Armel qui l’a interrogé et a réalisé toutes les interviews sur le bateau. 

 

Filmer en mer, c’est particulier. Dans quelles conditions s’est déroulé le tournage ? 

 

JB : C’était fin novembre. Les matelots sont partis en mer en fin de saison de pêche du hareng. De la mi-octobre à mi-décembre, ils enchaînent les temps de pêche en mer et le déchargement du poisson au port. La pêche est très aléatoire. Ce jour-là, nous avons eu de la chance parce que les harengs étaient là où nous étions ou le bateau a su aller là où ils étaient. Le bateau était plein de harengs quand nous sommes rentrés. Ils ont travaillé en ligne pendant plusieurs heures et vigoureusement pour détacher les harengs des filets. Ce qu’on voulait montrer, c’était aussi l’effort monstre qui est fourni par les matelots. On le voit à la fin, ils sont fatigués, il y en a un qui trébuche. Ils sont épuisés à secouer les filets. Il ne faisait pas chaud, c’était long. C’était un travail assez pénible. 

 

Quels souvenirs gardez-vous de ce tournage ?

 

JB : Je me souviens que j’étais malade ! Je suis toujours malade en mer. Quand je me sentais vraiment mal, c’est Armel qui prenait la caméra. On se complétait bien. On a été bien accueillis à bord. Les matelots étaient ravis que l’on filme leur travail. Je me souviens aussi qu’il faisait froid. Ça sentait mauvais, ça sent toujours mauvais dans les bateaux de pêche ! Les conditions étaient rudes, mais heureusement la mer n’était pas trop agitée. 

 

Avec Armel, on a vraiment filmé à deux. Nos façons de filmer étaient différentes : lui avait tendance à se concentrer sur les petits éléments, les détails, moi j’étais plus sur les gens. Mais parfois, on ne savait plus trop qui avait filmé quoi, même si on avait nos repères. C’est vrai que les images sont très répétitives. Les possibilités d’avoir des angles différents étaient limitées sur le bateau, on ne pouvait pas se déplacer facilement, entre les filets, les marins et les bacs de poisson… On s’est débrouillés avec ça. On ne savait pas ce que ça allait donner sur le moment. 

 

Une femme qui tient une caméra et tourne un film dans un milieu assez masculin, comment ça a été perçu sur le bateau et par votre entourage ?

 

JB : Sans problème ! Ça ne choquait pas, la question ne se posait même pas. J’étais tout à fait intégrée. Il y avait peut-être une tradition : on pouvait encore embarquer une personne de la famille à l’époque, il n’y avait pas d’autorisation draconienne à demander. Maintenant, ça devient très difficile car les risques existent. Par ailleurs, très jeune, vers l’âge de 12 ans, mon père m’avait emmenée pour une marée. J’avais eu le droit de sortie dans la baie. C’était dans l’ordre des choses de faire découvrir à ses enfants son activité. Bien sûr, si les enfants le désiraient. Je n’allais pas en mer pour pêcher, je n’étais pas professionnelle et n’en avais pas envie. Je sais qu’à l’époque les filles n’avaient pas le droit d’être professionnelles de la pêche. Ça a évolué, c’est assez récent. 

 

C’est plutôt en tant que visiteur ou « touriste » que j’étais présente sur le Neptune. J’étais la fille de la famille parmi les dix hommes à bord. C’était accepté par les matelots. Je faisais du bateau par ailleurs, j’étais habituée aux conditions de vie : pas de toilettes, on prend un seau et on se débrouille avec ça ! 

 

Comment s’est passée le montage ?

 

JB : Lors du montage, comme on aimait bien nos images, on n’a pas coupé comme un professionnel l’aurait fait ! On s’est fait plaisir et on pensait aux matelots qui ne se lasseraient pas de se voir. Alors on a pratiquement tout gardé. Quant au son, avec la caméra super 8, la bande-son n’était pas bonne. Avec la bande du magnétophone, qu’il fallait imprimer sur le film, on a réussi à faire ce montage-là. Par ailleurs, je trouvais que le rythme répétitif de la musique que nous avons utilisée, la Gymnopédie No.3 d’Erik Satie, collait bien avec les gestes répétitifs des matelots. Nous avons monté les images et les sons à Amiens avec du matériel prêté par la maison des jeunes du quartier Edmond Rostand. 

 

Les matelots ont-ils eu l’opportunité de voir le film ?

 

JB : Oui, bien sûr. Ils l’ont vu. J’ai prêté le film, ils l’ont copié. Ce qui l’a d’ailleurs abîmé. En 2010, j’ai organisé une exposition sur la pêche au Crotoy. On a diffusé le film à cette occasion. Parmi les gens qui ont assisté à la projection, certains ont pleuré. Il y avait de l’émotion, c’était extrêmement fort. Notamment parce que parmi les dix matelots présents dans le film, la moitié d’entre eux étaient décédés. Les gens sont contents quand on les filme sur une activité qui les met en valeur. C’est toujours agréable pour moi de recevoir ce genre de retours. Avec du recul de plusieurs dizaines d’années, je suis vraiment contente d’avoir tourné ce film, qui est devenu une archive historique importante dépassant le simple film familial.

 

En 1981, vous tournez « L’Étoile du matin ». Les images sont restées à l’état de rushes et n’ont pas été montées. On comprend bien que l’univers de la pêche est votre sujet de prédilection.

 

JB : C’est la sortie du deuxième bateau de mon frère Jean Bourgau, « L’étoile du matin », du chantier de construction de Jean-Michel Deloison à Saint-Valery sur Somme et le remorquage puis la mise à l’eau. Je n’ai pas monté les images, mais Archipop l’a fait, je les ai découvertes lors d’une projection au Crotoy. Heureuse de les retrouver et mises en valeur par Archipop. Ces deux films sont une toute petite partie de mon histoire familiale mais une trace importante pour l’histoire maritime de notre territoire. J’aurais pu filmer autre chose mais à l’époque je ne saisissais pas totalement l’importance de laisser ces témoignages. J’avais l’objectif de conserver des souvenirs familiaux. Cette démarche s’est inscrite plus tard dans une optique plus globale de transmission. J’ai publié un livre, Une vie de pêche en Baie de Somme, recueillant le récit de Pierre Devismes, pêcheur de la génération de mes parents, alors âgé de 100 ans. J’ai également créé mon association avec cette même envie : garder trace de ce passé dont on ne parle plus.

 

Propos recueillis par Leïla Khouiel le 15 novembre 2021