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Les Films

FRICTION #3

SIGNATURE ARCHIPOP
Auteur : Rosine LEFEBVRE

Publié le 22 décembre 2022

Premiers pas

Autour de bébé, Nord-Pas-De-Calais, 1937 environ. | Film 9,5mm. Cinéaste Horace Lempereur – Collection LEMPEREUR

Quand l’écriture se frotte à l’image documentaire…

On découvre le film d’une famille inconnue, qui pourrait être la nôtre. Les images voyagent, un récit se forme, des mots arrivent, ceux d’une nouvelle histoire qui se dessine. Et puis l’envie vient de dire et faire entendre ces mots pour les rendre plus vivants encore. Avec ces mots en tête, on regarde de nouveau les images, autrement.

 

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Émerveillée de pouvoir visionner ce que je venais à peine de filmer avec notre caméscope tout neuf, je regardais sur l’écran miniature les images de ma fille, Eurydice, faisant ses premiers pas dans le jardin, sans que quiconque lui tienne la main, mais sous l’œil vigilant de sa grande sœur. Après quelques secondes, j’eus le sentiment d’avoir déjà vécu cette scène. Quand cela m’arrive, je mets toujours des heures à retrouver la scène originelle. Souvent je renonce à chercher, tout en étant convaincue du bien-fondé de ce sentiment de déjà-vu. « Ça reviendra quand je ne chercherai plus ». La coïncidence passé-présent retourne alors aux oubliettes jusqu’à la prochaine occasion.

 

Mais cette fois-ci, dans le jardin de la maison, la sensation n’est pas de même nature. Il s’agit d’autre chose. Peu à peu, des images confuses s’imposent et se superposent à celles que je viens de filmer, en une étrange anamorphose.  Ces nouvelles images sont saccadées, discontinues, instables. Je n’arrive pas à identifier la scène. 

 

Une sorte de vertige me traverse le corps : l’impression d’être tirée d’un côté, entraînée de l’autre, secouée, brinquebalée, passée de bras en bras, comme un paquet, reposée par terre ou rattrapée dans ma fuite. On me parle sans cesse, on me tourne la tête, on la couvre d’un bonnet qui me gratte, on me donne un bouquet de fleurs – pour quoi faire ? – on me lance une balle dont je ne veux pas, on me donne une poupée, puis on me l’enlève, on me dit de sourire à quelqu’un qui cache son œil derrière une drôle de boîte. C’est quoi tout ce cirque ?  Je n’ai pas envie de faire ce qu’on me demande. Je n’y comprends rien. Laissez-moi tranquille !

 

Un bruit sourd suivi de pleurs me sort de ce mauvais film. Orphée n’a pas eu le temps de la rattraper, Eurydice a dû buter sur une racine et se retrouve cul par-dessus tête. Rien de bien grave, seulement la peur et la honte, sources des larmes. La douleur n’y est pour rien. 

 

L’incident, sans gravité, enclenche mystérieusement le processus de ma mémoire, bloqué l’instant d’avant. Je revois alors le film tourné par mon grand-père, retrouvé dans le grenier de la maison familiale lors du grand déménagement. Fin de vie, fin des corps, fin des murs chargés d’histoire. On range, on trie, on jette, on garde jusqu’à la prochaine fois. Mais qui de la fratrie a conservé cette caisse, après la dernière soirée dans le salon presque vidé de ses meubles ? On avait retrouvé projecteur et films, soigneusement rangés, étiquetés. Saurait-on faire fonctionner l’appareil vétuste et fragile ? Avec précaution, mon frère Alain l’apprivoise et quelques heures plus tard, la séance peut commencer. 

 

Malgré la profonde tristesse du moment, la soirée fut joyeuse à regarder ces visages, ces corps en mouvement, qu’on s’était trop habitué à voir ridés, douloureux, cassés, plus souvent assis que debout. On les avait vus jeunes sur la photo de mariage, immuable sur le mur de la chambre, ou dans les albums rangés dans le placard, qui conservaient jalousement instants de vacances, de naissances, de fêtes de Noël et autres mariages. Mais là, il s’agissait d’actions, de mouvements, de vies palpables, de rires, muets, mais bien tangibles. Rien à voir avec la photographie qui fige le sourire, un peu faux, souvent préparé, rarement spontané. Et pourtant…

 

Ces images qui se substituaient à celles de ma fille, c’étaient donc celles de ma mère, faisant ses premiers pas sur l’un des films retrouvés. C’était la sensation que j’avais eue de la contrainte que les adultes voulaient lui imposer, pour pérenniser sur la pellicule ces instants de vie. L’enfant n’était pas docile, parce que la raison de cette obstination à contrarier ses désirs à elle lui échappait. Toute la famille s’agitait autour d’elle pour écrire un scénario qui ne la concernait pas, mais dont elle était pourtant l’héroïne. On voulait du vrai et on le fabriquait sans elle, on décidait à sa place.

 

L’envie de fixer ces moments historiques était louable, autant que ma propre démarche vis-à-vis d’Eurydice. L’excitation maladroite, bien visible à l’image, venait de la nouveauté de l’objet dans la sphère familiale, un jouet pour les grands, au potentiel incroyable: émerveillement différent et pourtant semblable au mien avec mon caméscope. Mais la mine renfrognée de ce visage d’enfant qui m’avait troublée m’était restée en mémoire, cachée. Sous la frimousse joufflue, on sentait la colère. C’est donc à ce visage que je pensais en me regardant moi-même filmer ma propre fille.

 

Texte de Rosine Lefebvre lu par Catherine Stefanini