


Publié le 18 mai 2026
Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.
Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.
C’est moi la gardienne du Paradis, oui, c’est moi qui vous ouvre ses portes, assistée de mes deux sœurs, Le Scarabée, de l’autre côté de la route, et L’heure espagnole, du haut de ses escaliers! Le Chat perché sur sa dune domine aussi, mais lui n’a pas les clés du Paradis-Thérèse !
Je suis la plus petite en taille, mais je suis l’aînée. Discrète, simple, j’ai l’âme légère comme le vent qui vole, d’où mon nom ! Et je vole en rêve entre la mer et la forêt. J’aime l’ombre et la lumière émeraude quand elles jouent à touche-touche dans le bois de pins. J’aime deviner sans l’entendre le cri des mouettes ou des goélands et la caresse vigoureuse du vent. J’aime la blancheur des hortensias qui vont bien à mon teint. Quand j’étais petite, on m’avait offert une robe rose. Je n’aimais pas trop. Le blanc correspond mieux à l’idée que je me fais du paradis, lumineux, pur, immaculé.
J’ai été adoptée par la famille Bernard, célèbre à divers titres.
Mon grand père adoptif était journaliste et écrivain, mais n’avait pas de nom, car il avait déjà trois prénoms : Paul, Tristan et Bernard. Non, je plaisante ! J’aime bien le taquiner à travers le temps et lui dire avec l’humour qui le caractérisait que je pense à lui. Bernard, c’était son nom, Paul, son vrai prénom et Tristan son pseudonyme. D’ailleurs, il ne doit pas être bien loin, car il disait: « si je vais au paradis, j’y serai bien à cause du climat, mais si je vais en enfer, j’y retrouverai beaucoup de relations ». On disait de lui qu’il était le philosophe du sourire. Mais il n’était pas tout le temps là. C’est son fils Étienne, qui s’est occupé de moi. Célèbre dans un autre domaine, les sciences, il était interne à l’hôpital Laennec et professeur à la Faculté de médecine de Paris, en phtisiologie, ou pneumologie, si vous préférez.
Il a beaucoup contribué à la lutte contre la tuberculose. J’ai bien connu son frère aussi, Raymond Bernard, qui était cinéaste. Bref, j’étais bien entourée.
J’ai eu d’autres amours ensuite, mais aujourd’hui, les temps ont changé : j’ai une amoureuse. Elle dit que je suis la gardienne de son cœur. On m’avait abandonné comme la belle au bois dormant, elle m’a vue, elle est tombée sous mon charme, et mes yeux se sont ouverts pour ne plus se refermer. On ne s’est pas tutoyé tout de suite, on a pris le temps de se connaître, de s’apprivoiser, de construire notre vie commune. Elle vient de plus en plus souvent, je l’attends toujours avec impatience, elle aussi. Parfois elle ne vient pas seule : enfants, petits-enfants, amis, c’est plein de vie. Heureusement que j’ai un peu grandi, on a davantage de place maintenant pour accueillir tout le monde. Quand nous sommes dans l’intimité, nous respirons ensemble d’un même souffle, sous la garde de nos grands pins, aux troncs tordus comme les corps de vieilles gens. Quelques fois, un écureuil, un renard, une biche viennent discrètement rompre le silence.
Il faut quand même que j’évoque un mauvais souvenir qui a assombri quelque temps ce paradis. Je n’avais que 14 ans. J’ai été arrachée à ma famille adoptive. Des hommes en uniformes couleur feuillage gris sont entrés violemment. Ils m’ont obligé à les servir pendant cinq ans. Ce n’était plus la même vie, tout était sens-dessus-dessous. Plus personne ne prenait soin de moi, pire, on m’ignorait et parfois on me maltraitait.
Quand j’ai revu la famille Bernard, rien n’était plus comme avant : ils avaient dû fuir, se cacher, Tristan avait connu le camp de Drancy et un de ses petits-fils avait été arrêté dans le maquis, déporté, puis tué au camp de Mauthausen. Dans le nom de Tristan, on entendit aussi fort l’assonance en français que le sens initial de l’origine celte : tumulte. Paul Tristan Bernard mourut deux ans plus tard.
Le temps a passé, j’ai retrouvé ma gaieté. J’ai reconquis ma liberté et pris mes aises : je me suis fait un petit coin de terrasse pour profiter du ciel, et me suis allongée plus confortablement, les pieds vers le petit bois. A ce propos, avec les voisines du « petit bois », nous avons instauré une nouvelle fête d’été, sur le modèle de l’apéritif du Paradis-Thérèse. Chacune invite à son tour. Petit bois et Paradis, j’ai la chance d’appartenir aux deux.
Pour terminer mon histoire avec l’humour parfois corrosif de mon grand-père, voici deux aphorismes sur une ville-cousine qu’il fréquentait beaucoup : « Quand de Deauville on voit Le Havre, c’est qu’il va pleuvoir. Quand on ne le voit pas, c’est qu’il pleut déjà. » Il disait aussi :
« J’aime Deauville parce que c’est loin de la mer et près de Paris ».
Disait-il aussi cela pour Paris-Plage ?
Rosine Lefebvre, novembre 2025