Les villas du Touquet prennent la parole (3)

Deux jeunes femmes souriantes portant des chapeaux dans un décor rural.
Auteur(e) : Rosine Lefebvre

Publié le 5 juin 2026

Villa Clos Fleuri

Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.

 

Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.

Qui m’expliquera un jour le secret de mon nom de baptême ?
Qui me dira pourquoi on m’a rapidement rebaptisée “Clos Fleuri” ?
1925, c’est loin, je ne m’en souviens pas.
“L’Enigme”, c’était beau, insolite, étrange !
“Clos fleuri”, c’est joli aussi, moins mystérieux peut-être, mais ça me va comme un gant, bien encadrée que je suis par trois avenues qui délimitent mon jardin: celle des Genêts, à la lumineuse couleur, celle des Pyroles, aux petites cloches blanches, légèrement tachées de rose, si délicates, qui s’inclinent vers la terre des sous-bois. L’avenue Alexandra qui formait le troisième côté de mon triangle a perdu son nom, elle aussi, pour qu’un hommage soit rendu au Maréchal Foch.
Ces rues ont beau s’appeler “avenues”, ce ne sont pas des boulevards ! Le trafic ne perturbe pas ma tranquillité. Et puis à l’intérieur de cette enceinte triangulaire, des arbres, des haies, des massifs d’hortensias annabelle épaississent encore le trait qui délimite mon espace. Roses et grappes de glycines apportent leurs couleurs dans cette palette de verts.
Mais ce que j’aime par-dessus tout, c’est la géométrie. Je suis très fière des topiaires, qui dessinent dans la pointe sud-est de mon triangle, un petit jardin à la française avec, en perspective, au bout de l’allée de briques rouges en chevrons, ma gloriette en fer forgé assortie au bleu de mes volets.

C’est mon père, Louis Quetelart, qui m’a légué cet amour de la géométrie. C’est ainsi qu’il m’a faite, avec mes deux pignons si caractéristiques de son style, au dessin légèrement dissymétrique pour aiguiser l’attention, et l’ouverture en trapèze sous l’avancée du balcon. Du temps a passé, j’ai un peu changé bien sûr, le trapèze est depuis longtemps devenue une arcade, mais je suis toujours bonne en géométrie, voire meilleure en symétrie ! On m’a offert des bow-windows, à la mode anglaise, qui augmentent ma luminosité intérieure et j’ai grandi d’un étage, pour voir plus loin au-dessus de ma gloriette et contempler le petit bois municipal juste à côté ! Mais je suis toujours une Quetelart, personne ne peut le contester.

Au-dedans, j’ai aussi évolué au fil des mœurs, mais commençons par l’histoire de mes premières amours.
Je fis d’abord partie de la famille De Surmont. Jules et Thérèse eurent quatre enfants, dont deux se prénommaient Jules et Thérèse. Qu’on écrive De Surmont en un ou deux mots, et quels que furent les Jules et Thérèse ayant vécu ici, cette famille d’industriels était originaire de Tourcoing et venait en villégiature au Touquet. Ce furent pour moi les temps heureux de l’enfance et de l’adolescence jusqu’en juillet 40.
Réquisitionnée par l’armée allemande comme nombre de mes voisines, j’ai été contrainte d’héberger l’occupant, très intéressé par mes 10 chambres, mes 4 salles de bains et mon garage pour 3 voitures.
On ne m’a plus aimée comme avant et en 1947, le souvenir de la guerre était sans doute encore trop vif pour que la famille ait plaisir à revenir, je suis passée en d’autres mains.

Deux sœurs lilloises, l’une veuve, l’autre divorcée, ont investi mon clos fleuri, pour environ 44 ans. Est-ce Antoinette ou Nicole qui, raconte-t-on, allait au marché à pied, suivie de ses bonnes, marchant à 5 mètres derrière elle et chargées ensuite de rapporter les courses ? Les chambres de service étaient encore en usage pour le personnel de maison à l’époque. Aujourd’hui, elles ont disparu pour permettre aux autres chambres d’être plus spacieuses. Les deux sœurs étaient déjà de vieilles dames quand elles m’ont quittée pour me confier à une famille du Nord bien connue elle aussi, la famille Bonduel, pas celle des petits pois en boîtes, non, celle du fondateur du premier restaurant-microbrasserie à Lille, aux Trois Brasseurs. La bière brassée sur place dans la capitale régionale ne pouvait manquer d’être servie aussi au Touquet. Adieu le garage aux trois voitures, devenu superflu ! Place à une salle digne des plus beaux pubs anglais, à la décoration somptueuse: épais rideaux aux fenêtres, moquette rouge, bois d’acajou vernis, fauteuils et tabourets de bar en cuir marron, étagères remplies de bouteilles de toutes sortes, et, trônant au centre de la pièce, un imposant billard anglais, au joli nom de snooker et au drap d’un vert profond si parfait qu’on pourrait douter qu’il ait jamais servi. Et pourtant ! Que de fêtes, ici avec mes nouveaux amis, toute la ville s’en souvient encore, cela fait pourtant plus de vingt ans qu’ils m’ont quittée.
La sérénité retrouvée ne signifie pas pour autant solitude. Vertefeuille, Fiordaliso, Venvole ou Montjoie sont des compagnes très agréables et, autour de notre petit bois, nous nous invitons régulièrement les unes les autres.

Je me plais souvent à feuilleter tous les livres de la bibliothèque, on y parle beaucoup de moi. Des photos de ma jeunesse, en noir et blanc ou sépia, des plans, des articles, des photos plus récentes, je suis un peu une célébrité ici, pas la seule bien sûr, mais je me tiens en bonne place dans tous ces ouvrages.
Personne n’a pourtant résolu mon énigme et c’est tant mieux, mes murs en garderont le secret !

Rosine Lefebvre, novembre 2025