Les villas du Touquet prennent la parole (4)

Deux jeunes femmes souriantes portant des chapeaux dans un décor rural.
Auteur(e) : Rosine Lefebvre

Publié le 17 juin 2026

Villa Scarabée

Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.

 

Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.

J’aurais bien aimé m’appeler autrement. C’est mon père, Louis, qui m’a donné ce surnom, « scarabée » . Il m’avait offert un chapeau en velours côtelé d’un beau vert lumineux, très original, sorte de calotte à quatre pans, un peu comme une bombe d’équitation sans visière, vous voyez ? Ce jour-là, je portais une cape tissée, rouge brique. Mon père me visse le chapeau sur la tête et me dit «  Oh le joli scarabée ». Voilà comment ce nom m’a collé à la peau. A la faveur de mes différents mariages, j’ai évidemment changé de patronyme. Mais au fond, je suis toujours restée « le scarabée », qui, je l’ai appris depuis, se nomme aussi « hanneton des roses » ou mieux encore « cétoine dorée » : c’est plus joli, plus féminin, et parfois je rêve qu’un jour on m’appelle ainsi. Avec le temps, mon chapeau a perdu sa superbe couleur verte, mais il est encore très présentable et je ne l’échangerais pour rien au monde, même s’il y en a qui le trouve bizarre. Moi, je m’y suis attachée. J’aime bien la fantaisie, l’insolite, et je n’aime pas ressembler à tout le monde.

Dans la famille Quételart, on est comme ça, chacune des filles a sa personnalité bien à elle, mais on s’entend bien, on est toujours restées proches.

Petites, on s’amusait à dévaler les dunes environnantes et on jouait à chat perché. D’ailleurs, l’une de mes sœurs était une vraie tricheuse, elle ne quittait jamais son perchoir sur la plus haute dune pour ne pas se faire attraper. A l’époque, on ne pouvait pas jouer à cache-cache, car il n’y avait pas encore d’arbres, ni de haies. Maintenant ça a bien changé, et personnellement, je peux être à l’abri des regards, de tous les côtés. Il n’y a que mon chapeau qui pourrait me trahir ! Mais jouer à cache-cache à mon âge, ce serait un peu ridicule ! Eh oui, c’est que je suis bientôt centenaire.

 

C’est un vrai paradis terrestre, ici, disait Thérèse… mais Thérèse, on ne sait pas qui c’était. Enfin… des légendes courent ! Certains parlent d’une femme de petite vertu qui se serait donnée, à l’abri des fourrés. D’autres parlent d’un navire, échoué sur la dune, qui portait ce nom. Une énigme de plus !  Oui, parce qu’il y en a une autre : que se cache-t-il dans les 4 piliers. contre lesquels je m’appuie : peut-être un trésor  ? Les fonds secrets de mon père adoptif, qui était le propriétaire du Casino de la forêt ? Hum hum, qui sait ! J’aime à me l’imaginer, tout en cultivant le mystère.

 

Je me suis mariée plusieurs fois dans ma longue vie, mais je vais surtout vous parler de mon dernier époux. En dehors de moi, il avait deux passions: le vélo et son métier . Il travaillait à Amiens, mais dès qu’il pouvait, il venait me rejoindre, tous les week-ends et toutes les vacances. Il sautait sur son vélo, avalait les kilomètres et profitait de l’air marin pour se ressourcer et décrocher de son activité professionnelle intense. J’étais sa parenthèse d’oxygène, absolument vitale, je crois que je lui apportais un vent de « beauté, luxe, calme et volupté ». Pour lui, la terre se serait ouverte en deux, s’il n’avait pu venir me retrouver. 

Ici, comme ailleurs, c’était un organisateur incroyable. Je me souviens de ces joyeuses équipées cyclistes qu’il faisait une fois l’an, tous les étés, avec une bonne cinquantaine d’amis. Je leur préparais un bon petit déjeuner dans le jardin, avant leur départ pour Amiens : 120 kilomètres à vélo tout de même ! Ils faisaient une petite pause tous les 30 kilomètres environ, une vraie pause-déjeuner dans la campagne autour d’Abbeville et le soir, retour en train pour les cyclistes et en camionnettes pour les vélos. Je les retrouvais épuisés. Certains me racontaient qu’à l’aller, ils avaient bien profité des friandises, mises à disposition dans les camionnettes, quand ils avaient un coup de pompe sur le trajet. Plus tard, la randonnée s’est faite dans le sens inverse: Amiens – Le Touquet. A l’arrivée, j’étais là, prête à les accueillir à bras ouverts: l’eau coulait en abondance dans toutes les salles de bains et l’herbe du jardin offrait un doux matelas pour les corps fatigués.

Mon époux a initié un autre événement convivial dans ce petit coin de paradis: tous les derniers samedis de juillet, avec mes sœurs et les villas voisines de l’avenue, on va chez l’une chez l’autre, à tour de rôle. Grâce à cette fête des voisins, tout le monde se connaît, se rend service, l’ambiance est très sympathique et même les nouveaux qui s’installent jouent rapidement le jeu des invitations. Un paradis sur terre, je vous dis ! 

Sous ma carapace que certains jugent austère, là où d’autres apprécient mon style hollandais et mon appareillage de briques, je suis généreuse, j’aime la lumière et l’espace, j’apprécie le confort et veux que l’on puisse vivre et circuler sans trop de contraintes.  Malgré mon grand âge, j’ai gardé l’esprit de ma jeunesse et même un peu d’espièglerie. Oui, oui !  Dans la cuisine, que je réserve aux intimes, une foule bigarrée fait le guet. Ils ont l’air sage, dans leur habit de porcelaine, bien alignés le long des murs, prêts à ouvrir aux enfants et petits enfants qui passent leurs pots pleins de biscuits. Mais dès que je suis seule, quelle sarabande ! Sous l’œil glacial du bonhomme de neige,  le canari au canotier virevolte en se moquant du poussin noir, qui se croyait tranquille, caché sous sa coquille. La souris poursuit la chat pour changer de l’ordinaire, Babar se croit à Célesteville, malgré sa voisine la poule grise qui lui caquète que non. Mickey fait le malin, se glorifiant d’être mon exact contemporain et Bécassine est toujours en colère qu’on la traite de Bretonne, alors que ses origines sont amiénoises et qu’elle est aussi picarde que volatile. Ça cancane, ça jase, ça grogne, jappe, hulule, babille, pépie, coasse, et j’en passe… une vraie tour de Babel. Seuls les gardes du prince de Galles restent stoïques et veillent à ma tranquillité, quand le brouhaha devient inaudible ou que la mère l’oie, satisfaite de son élégante capote impériale, sortie d’une illustration XIXème des contes de Perrault, me cacarde dans les oreilles. Mais finalement, je les aime tous, tels et tant qu’ils sont, ils me font rêver et m’empêchent de vieillir.

Rosine Lefebvre, novembre 2025