





Publié le 2 septembre 2026
Dans le cadre de son partenariat avec la Ville du Touquet, Archipop collecte la mémoire des villas, en interrogeant les propriétaires actuels, les archives, l’histoire de la commune et du Pas-de-Calais durant le XXème siècle. Une série de textes seront publiés jusqu’aux prochaines journées du Patrimoine, à l’occasion desquelles le public pourra déambuler dans l’un des quartiers de la ville pour entendre les voix des maisons in situ.
Je me promenais au Touquet, entre la plage et la forêt et m’amusais à lire les noms des villas, des noms qui chantent : Vertefeuille, Clos Fleuri, Montjoie, Venvole ou l’Heure Espagnole… Je me suis arrêtée, j’ai regardé les jardins, les façades, les toitures, les couleurs des volets et, soudain, j’ai entendu comme un murmure. Il n’y avait personne, seulement les oiseaux et le souffle du vent. J’ai commencé à distinguer des paroles, des voix différentes et j’ai compris que les villas s’étaient mises à parler. Elles voulaient me raconter leur histoire. J’ai dit « ok » mais chacune à son tour, sinon, on n’y comprendra rien. Et voilà ce que j’ai entendu.
Je suis née juste avant la première guerre mondiale, de père inconnu à ce jour.
On m’appelait Merrylodge, la maison du bonheur. A l’époque, Le Touquet était à la mode anglaise, d’où mon nom, et mon style très cottage anglo-normand. D’ailleurs quand la guerre a commencé, les officiers de l’armée britannique se sont installés chez moi. Tout près, le Casino, qui venait aussi d’être construit, ainsi que les hôtels L’Hermitage, Le Régina ou Le Grand Hôtel sont devenus des hôpitaux et sur mon toit, on a peint une croix rouge entourée d’un grand cercle blanc. Drôle de contexte pour parler de bonheur !
C’est bien après la guerre, en 1922, que j’ai retrouvé la joie et changé de nom : Merrylodge est devenue Montjoie, grâce à ma nouvelle famille. Henri, le grand-père, qui ne l’était pas encore à l’époque, était un industriel de Lille. L’entreprise de peinture dont il avait hérité florissait en cette période de reconstruction du Nord de la France. Il était inventif, travailleur et mettait tout en œuvre pour réussir ce qu’il entreprenait. Il rêvait d’un jardin extraordinaire, luxuriant, digne d’un premier prix de concours. Mais à l’époque, le paysage n’était que dune, sable et oyats. Qu’à cela ne tienne, il sollicite le concours du meilleur paysagiste du Touquet : des tonnes de terre sont déversées, des dizaines d’arbres, des centaines, ou peut-être des milliers, de bulbes de fleurs plantés, du gazon interdit aux jeux des enfants, des allées de sable rouge ratissées chaque matin. Le relief est préservé, mais les couleurs explosent. Il y avait aussi un potager, une grande volière et une gloriette pour prendre le thé sous les pins. Je me retrouvais au jardin d’Eden.
L’été était ma saison préférée. Comme dans Les Estivants de Gorki ou Un mois à la campagne de Tourgueniev, la vie reprenait avec l’arrivée de toute la famille et des amis. Les gardiens qui, le reste de l’année, étaient mes seuls compagnons dans la petite maison derrière, avaient enlevé les housses de mes fauteuils, ouvert les tentures et nettoyé chaque petit carreau des nombreuses fenêtres. Ils m’avaient rendue à la lumière. Le salon marocain que j’aimais retrouvait sa raison d’être : on pouvait de nouveau admirer sa cloison ajourée comme un moucharabieh, ses sofas, son grand miroir octogonal, ses petites tables et tabourets de bois sombre incrustés de nacre, comme le miroir. Je m’évadais vers le Sud.
En haut de l’escalier de bois, les lits des sept chambres étaient drapés de frais par les employées et dans la cuisine les plats préparés par Angèle mijotaient déjà.
Je me souviens aussi de l’odeur du melon et du parfum de biscuits au chocolat qui émanait de la boîte en porcelaine jaune.
J’étais redevenue la maison du bonheur. Le grand-père s’éclipsait parfois, avec son chauffeur, dans sa hutte à Rang-du-Fliers, pour la chasse ou la pêche, pendant que les femmes, libérées des tâches ménagères, grâce au personnel qui s’occupait de moi, profitaient du jardin.
Comme pour mes voisines du Petit bois, le ciel s’est assombri avec la seconde guerre mondiale. La Gestapo à l’Hôtel des Anglais, La Kommandantur, installée juste à côté dans la villa Woodside, Serraval et moi-même sommes réquisitionnées pour les officiers. L’ambiance n’était plus à l’apéritif du midi sous la véranda, ni aux après-midi de broderie sous la gloriette.
Heureusement tout le monde est revenu après la guerre, la famille s’était agrandi, je redevenais résidence d’été, autour des grands-parents, qui l’étaient devenus cette fois.
Quelques années plus tard, leur disparition a bouleversé mon existence et blessé mon intégrité. Moi, qui avais séduit par mes formes généreuses, on m’a morcelée. Moi qui avais accueilli une grande famille, je devais me contenter de voisins mitoyens.
Les temps ont changé. Et puis je suis une vieille dame maintenant, qui réclame soins et attentions ; j’ai bien conscience d’être une charge un peu trop lourde.
On n’a pas changé mon nom, il est toujours gravé dans l’un des piliers d’entrée sur l’avenue du Maréchal Foch, d’une calligraphie ancienne aux couleurs passées, auprès de 4 boîtes aux lettres résolument modernes. Mais de l’autre côté, sur l’avenue des Pins, les lettres noires de « Montjoie », tracées sur un écriteau de bois peint en blanc, montrent gaiement le petit chemin qui gravit la colline façonnée par Henri, cet aïeul que je n’oublierai jamais.
Rosine Lefebvre, novembre 2025